Stéphanie Le Bonniec, biologiste – Experte biodiversité et mammifères marins
Association Enviro-Veritas BZH – 13 décembre 2025
Il convient de s’interroger sur les impacts écologiques potentiels de l’implantation d’un parc éolien en mer comprenant, à ce stade des hypothèses retenues, jusqu’à 110 éoliennes de grande dimension, pouvant atteindre environ 285 mètres en bout de pale, et réparties sur une zone d’étude susceptible de dépasser 350 km² (soit environ 3,5 fois la surface de Paris intramuros).
Ce projet serait implanté dans la proximité fonctionnelle de la plus grande colonie française de fous de Bassan, au sein d’un secteur reconnu comme zone majeure de transit migratoire pour l’avifaune, et impliquerait des dispositifs de balisage lumineux aéronautique dont les effets potentiels sur les chiroptères sont aujourd’hui établis par la littérature scientifique.
L’analyse croisée de plusieurs articles récents (Le Monde – Perrine Mouterde (1), France 3 Régions (2), Connaissance des Énergies (3), Le Parisien (4)) met en évidence une réalité conforme à l’écologie appliquée : les impacts existent, mais leur signification biologique dépend des ordres de grandeur, des espèces concernées et de la capacité à éviter ou réduire ces effets.
Connaissance des Énergies rappelle que la mortalité moyenne observée est de l’ordre de quelques oiseaux par éolienne et par an, tout en soulignant que cette moyenne nationale masque des situations locales très contrastées. Le Parisien relaie ainsi une estimation d’environ 56 000 oiseaux tués chaque année en France, chiffre compatible avec ces moyennes extrapolées, mais insuffisant en soi pour juger des enjeux de conservation.
Cette analyse montre que les effets écologiques des parcs éoliens sont réels mais fortement hétérogènes, dépendant des espèces, des sites et des modalités d’exploitation. Elle met également en évidence un point rarement intégré dans le débat public : certains impacts sont directement liés à des choix techniques et opérationnels modifiables, notamment le balisage lumineux aéronautique et la gestion temporelle des machines.
Pour l’avifaune : collisions, espèces protégées et seuils de non-acceptabilité
Les collisions d’oiseaux avec les éoliennes concernent majoritairement des espèces dites « communes », mais deviennent écologiquement et juridiquement critiques lorsque des espèces protégées, à faible effectif et faible taux de reproduction, sont touchées.
Les cas judiciaires rapportés par France 3 Régions et Le Monde dans l’Hérault illustrent ce basculement. La mortalité d’un aigle royal, espèce strictement protégée, a conduit le parquet à demander la confirmation de l’arrêt d’un parc éolien pour une durée d’un an, mesure exceptionnelle en droit de l’environnement.
Ces décisions confirment que, pour certaines espèces, quelques individus perdus suffisent à constituer une atteinte grave à l’état de conservation et à engager la responsabilité pénale de l’exploitant.
Ainsi, l’enjeu principal n’est pas le nombre total d’oiseaux tués, mais la combinaison entre vulnérabilité biologique des espèces concernées et répétition prévisible des collisions sur des sites à risque (reliefs, couloirs de migration, zones d’alimentation).
Pour les chiroptères : un impact comportemental déterminant, la lumière
Les travaux relayés par Perrine Mouterde dans Le Monde, fondés sur une étude coordonnée par le Muséum national d’Histoire naturelle, mettent en évidence un mécanisme jusqu’ici sous-estimé : l’effet attractif du balisage lumineux rouge des éoliennes sur les chauves-souris.
Sur des parcs allemands comparables, l’activité des chiroptères est significativement plus élevée à proximité d’éoliennes dont le balisage est allumé en continu. À l’inverse, lorsque ce balisage est circonstancié (activé uniquement lors du passage d’un aéronef), l’activité redevient proche de celle observée sur un site témoin sans éoliennes.
Ce résultat est déterminant d’un point de vue scientifique et opérationnel : il établit un lien clair entre un choix technique précis et un risque accru de mortalité, tout en démontrant l’existence d’une mesure de réduction efficace, sans impact sur la production électrique. Il déplace ainsi le débat du « pour ou contre l’éolien » vers la qualité écologique de sa mise en œuvre.
Cas des fous de Bassan des Sept-Îles : une situation de non-compatibilité écologique
La colonie des Sept-Îles constitue la plus grande colonie française de fous de Bassan et un site patrimonial majeur. Une implantation d’éoliennes à proximité immédiate de cette colonie, située sur un axe de migration aviaire important, augmenterait nécessairement le taux de pertes, en probabilité comme en gravité biologique.
Ce constat repose sur un raisonnement écologique déterministe fondé sur trois niveaux d’analyse : spatial ; comportemental et démographique ; cumulées et attractivité,
Effet spatial
Les Sept-Îles sont à la fois un site de reproduction, d’alimentation et de transit, et un nœud de circulation aviaire majeur de l’Atlantique nord-est. Dans un tel contexte, la concentration des flux implique mécaniquement une augmentation du risque de collision, à caractéristiques techniques identiques.
Effet comportemental et démographique
Le fou de Bassan présente plusieurs traits augmentant sa vulnérabilité :
- vols fréquents à hauteur de rotor lors des déplacements et de la prospection alimentaire,
- déplacements répétés entre la colonie et les zones de pêche (effet cumulatif quotidien),
- longévité élevée et faible taux de reproduction (un seul poussin par an).
Dans ces conditions, même un faible taux de collision individuel se traduit par une perte biologiquement significative à l’échelle de la colonie.
Effets cumulés et attractivité
Sur les routes migratoires, les vols nocturnes ou par mauvaise visibilité, la fatigue et certaines conditions météorologiques réduisent les capacités d’évitement.
Par analogie écologique, les éclairages nocturnes peuvent perturber l’orientation, provoquer des phénomènes d’attraction ou de désorientation et augmenter le temps passé dans la zone de danger.
Sur un site déjà saturé de flux aviaires, tout facteur attractif ou perturbateur accroît encore le taux de pertes.
Conséquences démographiques et juridiques
Les décisions judiciaires récentes montrent que la destruction d’espèces protégées, lorsqu’elle est prévisible et liée à une implantation manifestement à risque, peut entraîner arrêts d’exploitation, sanctions pénales et reconnaissance d’une faute environnementale.
Dans le cas des Sept-Îles, le caractère patrimonial du site, la présence massive et régulière d’oiseaux et la prévisibilité des impacts rendent toute augmentation du taux de pertes non accidentelle, mais directement imputable au choix d’implantation.
Les sources analysées convergent vers une conclusion claire : l’éolien terrestre n’est ni écologiquement neutre, ni intrinsèquement incompatible avec la biodiversité. Ses impacts deviennent acceptables ou inacceptables selon les choix de localisation, de conception et d’exploitation.
Les travaux sur le balisage lumineux montrent qu’une partie significative des impacts n’est pas une fatalité, mais le résultat de décisions techniques réversibles.
À l’inverse, l’implantation d’éoliennes à proximité immédiate de sites patrimoniaux majeurs, tels que la colonie de fous de Bassan des Sept-Îles, relèverait d’un choix d’implantation écologiquement et juridiquement non soutenable, incompatible avec les principes de la conservation du vivant.
Sources principales :
(1) Mouterde, P. (2025, 10 décembre). Éoliennes : les balises rouges attirent les chauves-souris, une solution existe. Le Monde.
(1) Mouterde, P. (2025, avril). Éoliennes et biodiversité : quand la justice sanctionne la destruction d’espèces protégées. Le Monde.
(1) Muséum national d’Histoire naturelle. (2025). Effets du balisage lumineux des éoliennes sur l’activité des chiroptères (résultats de recherche). MNHN.
(2) France 3 Régions Occitanie. (2025, décembre). Aigle royal tué par une éolienne : le parquet demande la confirmation de l’arrêt du parc pour un an, une sanction inédite.
https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/herault/montpellier/aigle-royal-tue-par-une-eolienne-le-parquet-demande-la-confirmation-de-l-arret-du-parc-pour-un-an-une-sanction-inedite-3263225.html
(3) Connaissance des Énergies. (s.d.). Les éoliennes massacrent-elles les oiseaux ?
https://www.connaissancedesenergies.org/idees-recues-energies/les-eoliennes-massacrent-les-oiseaux
(4) Le Parisien. (2025, 10 avril). Plus de 56 000 oiseaux fauchés chaque année : pourquoi les éoliennes tuent autant.
https://www.leparisien.fr/environnement/plus-de-56-000-oiseaux-fauches-chaque-annee-pourquoi-les-eoliennes-tuent-autant-10-04-2025-3HYIM4VS3NFTFBQVCOMHDPY5EE.php